Emblématiques des récits de science-fiction, les véhicules autonomes sont en passe de devenir réalité. Si la technologie permettrait leur mise en circulation imminente, leur utilité au regard des besoins des usagers comme leur capacité à s’inscrire dans un modèle économique viable reste à valider. C’est précisément ce que cherche à déterminer le projet ENA, lancé en octobre 2019 dans le cadre de l’appel à projets EVRA (Expérimentation de Véhicules Routiers Autonomes). « Au-delà de la prouesse technologique, ce qui est évalué c’est la fonction d’usage du véhicule, explique Philippe Vezin, directeur de recherches au Laboratoire de Biomécanique et Mécanique des Chocs (LBMC) et coordinateur du projet. Aujourd’hui, une navette autonome sait suivre une trajectoire prédéfinie et s’arrêter lorsqu’elle détecte un obstacle imprévu. Le redémarrage est alors effectué en manuel par un opérateur. Si en début de projet, la loi imposait la présence de celui-ci dans le véhicule, elle autorise à présent qu’il soit déporté, à condition qu’il ne supervise qu’une seule navette. L’intérêt de ce type de véhicule par rapport à un transport avec chauffeur, c’est qu’à terme un superviseur unique puisse gérer plusieurs navettes, de manière à réduire les coûts de fonctionnement. »
Mesurer l’utilité et les impacts
Ce qui est au cœur d’ENA, c’est donc moins la machine que l’humain, et pour aborder les quatre angles d’approche déterminés (sécurité, acceptabilité, potentiel économique, impact environnemental) le projet a réuni pas moins de six laboratoires de l’université (LBMC, LESCOT, LMA, EASE, SII, PICS-L) ainsi qu’une dizaine de partenaires extérieurs en charge des études technique, sociologique, énergétique ou encore logistique : ENTPE, EDF, Transpolis SAS, Sector, Instant System, Eiffage, Navya, Berthelet… Quant à la méthode, elle consiste à relever, étudier puis analyser les réactions des personnes qui se trouvent à l’intérieur de la navette autonome mais également à ses abords. Pour ce faire, des tests sont réalisés en conditions réelles, sur route ouverte et sans aménagement de voie spécifique. « Nous avons mené deux expérimentations construites sur des enjeux différents. Pour la première, effectuée à Sophia Antipolis, technopole des Alpes-Maritimes, nous avons mis en place une desserte du dernier kilomètre en relai d’un bus dont le terminus se trouve à l’entrée du site. Elle a démarré mi-avril et s’est terminée fin août. La deuxième, qui constitue quasiment une première mondiale, concerne une navette autonome reliant quatre villages de la communauté de communes Cœur de Brenne dans l’Indre, sur un parcours de 36 kilomètres aller-retour à 50 km/h. Commencée mi-juillet, elle va se poursuivre jusqu’à fin décembre. »
« La technologie fonctionne, le besoin existe »
Si les objectifs visés sont identiques, les relevés de données sont adaptés aux environnements et publics concernés. À Sophia Antipolis, le but était de fluidifier la circulation en offrant une alternative à l’utilisation du véhicule individuel. Sur le territoire de Cœur de Brenne, il s’agit de combler un manque dans une zone où, pour des raisons de rentabilité, il n’existe aucun service de transport en commun. En cours d’analyse ou de finalisation, les tests permettent d’ores et déjà de dégager des éléments d’appréciation : « Sur Cœur de Brenne, la mise en œuvre d’un service de transport répond à une attente forte de la population, peu importe que le véhicule soit autonome ou non. La technologie fonctionne, le besoin existe, il faut maintenant vérifier le bénéfice économique potentiel. Sur Sophia Antipolis, l’expérimentation a été un peu courte pour qu’il y ait un vrai impact sur le changement des habitudes. Passée la curiosité, les utilisateurs ont plutôt repris leur voiture et l’extension du télétravail, lors des confinements, a de toute façon fait baisser la demande de transport. Par ailleurs, la crise climatique incite de plus en plus à la marche ou au vélo sur de courts déplacements. »
On l’aura compris, le projet ENA, qui doit s’achever en avril 2023, apportera autant de réponses qu’il ouvrira sur de nouvelles questions. « Un guide méthodologique sera mis à disposition afin de fournir un cadre pour que d’autres services puissent se mettre en place en toute sécurité sur n’importe quel territoire. Ensuite, certains membres du consortium réfléchissent à la suite à donner pour approfondir le sujet. Il y a beaucoup de pistes à explorer au niveau, par exemple, de la technologie de guidage, de l’organisation du service à la demande ou de l’accessibilité des véhicules. Avec toujours l’idée de se rapprocher de plus en plus d’un vrai service opérationnel. »
Inteview de Philippe Vezin, directeur de recherches au Laboratoire de Biomécanique et Mécanique des Chocs (LBMC) et coordinateur du projet
Pour aller plus loin consulter le site du projet ENA
www.experimentations-navettes-autonomes.fr