En mai 2021, un incendie s'est déclaré sur le porte-conteneur X-Press Pearl au large du Sri Lanka. Le navire contenait principalement du plastique, en micro-billes et en résine qui se sont échoués sur les plages. Qu'avez-vous pensé en voyant ces marées de plastique sur deux cents kilomètres de côtes ?
Au désastre bien sûr mais je dois dire que j'ai aussi pensé à d'autres images, celle de la Plastic valley en France par exemple. Les images du Sri Lanka sont fortes mais pourraient cacher le quotidien du monde à savoir que le plastique est présent dans toutes les matrices environnementales. Depuis les débuts de la production dans les années 1950, les fuites ont été permanentes et, aujourd'hui, pas un seul endroit n'est préservé. On trouve des microplastiques dans l'eau, l'air, les sols et même les endroits les plus reculés, comme les montagnes des Pyrénées. On parle même de plastisphère pour désigner ces nouveaux écosystèmes où s'accumulent les plastiques. C'est la réalité quotidienne de notre monde et, avec une croissance annuelle de la production de plastique de 8 %, cela n'est pas prêt de changer.
Quand on parle de « plastique », on considère une grande diversité de matière ?
Et de formes et de tailles, des macroplastiques comme les sacs ou les bouteilles aux microplastiques, d'une taille inférieure à 5 mm. Ces microplastiques sont détectés à des échelles mille fois plus petites encore, de l'ordre du micromètre. En dessous, on parle désormais de nanoplastiques, ceux-là sont difficilement détectables. Le plastique auquel nous pensons généralement est ce polymère thermodurcissable qui sert à réaliser tous ces objets de notre quotidien et de trop nombreux emballages. Mais le plastique est aussi présent dans les produits d'hygiène, dans les peintures acryliques, les mousses époxy. On commence même à considérer les élastomères, qui sont en fait des caoutchoucs synthétiques pour les pneus.
Vos recherches visent à comprendre les mécanismes de transfert de ces plastiques entre différents « compartiments », sol, eau, atmosphère. Comment quantifier ces fuites de plastique ?
C'est difficile, ne serait-ce parce que nous avons du mal à quantifier les quantités de ces nanoparticules de plastique inférieures au micromètre. L'autre problème c'est qu'il est difficile d'étudier une pollution globale, nos méthodes sont adaptées à certaines catégories de plastiques et c'est une famille très diversifiée. L'enjeu c'est de quantifier les pollutions, cette « usure » des villes, en allant regarder tous les contaminants et en grattant tous les compartiments. Le LEE, où je suis directeur de recherche, s'occupe des pollutions dans les milieux urbains et j'y apporte ma connaissance des plastiques. Récemment, nous avons mené une expérience sur 800 mètres de chaussée. Nous pouvons évaluer les fuites de plastiques sur cette portion de route à 60 kg par an. Avant d'arriver à Nantes, j'occupais un poste d'enseignant-chercheur à l'Université Paris-Est Créteil. Je dirigeais une recherche sur la Seine et, à partir de barrages flottants et d’autres méthodes, nous avons montré que loin des prévisions de 5 000 tonnes de plastique en transit dans la Seine, nous étions plutôt autour de 200 à 300 tonnes. Mon rôle scientifique est aussi de tempérer les exagérations. La pollution plastique est certaine mais elle représente une part infime, probablement 0,1 %, de ce que nous consommons.
Et pour mesurer les impacts sur le vivant ?
Là aussi, beaucoup d'idées reçues. Le problème du plastique occupe un espace médiatique important alors que son impact est relativement modéré. Effectivement, des espèces animales peuvent s'étouffer avec des macroplastiques mais la plupart des microplastiques considérés jusqu’à lors sont trop gros pour être transloqués, c'est-à-dire passer du système digestif aux organes et aux tissus. Le plastique que nous ingérons est rejeté par l'organisme. Des études sont encore à faire pour les nanoplastiques. Je n'aime pas les campagnes médiatiques qui cherchent à faire du buzz avec des images fausses. On a pu lire que les moules que nous mangeons contenaient des microplastiques. Certes. Mais, dans votre assiette, la majorité des microplastiques vient de l'air qui vous entoure et non pas de ce que vous mangez. En revanche, les plastiques servent de vecteurs à d'autres polluants qui s'y accrochent. Les plastiques sont des éponges, les impacts sur la santé sont à regarder d'abord de ce côté, en prenant en compte l'ensemble des pollutions.
Comment voyez-vous votre rôle, en tant que scientifique, sur ces questions de société ?
D'abord de poser les choses de manière factuelle et rigoureuse. J'ai longtemps voulu rester à distance de l'image du scientifique militant mais mes analyses sur de longues périodes donnent une grande crédibilité à mes propos et j'ai plus de facilité à dire ce que je pense. Par exemple que les opérations Zero Waste et toutes les actions curatives sont les bienvenues mais elles ne font que nettoyer et ne s'attaquent pas aux sources du problème. Les fuites sont inévitables, même avec un comportement exemplaire. Nous rejetons le plastique de nos vêtements à chaque machine à laver et ce n'est pas un geste irresponsable ou une incivilité que de laver son linge. Une meilleure gestion des déchets n'est pas un bon levier, c'est tout le système qui dysfonctionne. Je ne sais pas comment changer les choses, j'essaie déjà d'appuyer mes convictions sur un travail de recherche. Actuellement, je travaille à un projet de recherche sur les archives sédimentaires pour faire une histoire du plastique et pouvoir dire comment la situation a évolué dans le temps.
Dates clés
1997-1999 : IUT de chimie à Besançon.
2000 : études en à Hambourg, Allemagne
2001-2003 : Licence et Maîtrise de chimie à l’Université Paris Est Créteil
Sep 2003 – Déc 2006 : Doctorat à l'ENPC sur les mécanismes de transfert d'hydrocarbures dans le réseau d'assainissement parisien
Jan 2007 - Mai 2007 : Post-doctorat à Middlesex Université, Londres, Royaume-Uni
Sep 2007 : Maître de conférences à l'Université Paris-Est au LEESU (ex CEREVE)
Déc 2019 : Directeur de recherche au LEE, campus de Nantes
Portrait chinois
Si vous étiez un livre ?
Le Monde selon Garp de John Irving, pour sa vision originale du monde et le basculement de regard que propose ce livre.
Une forme ?
Je pense que ce serait un carré.
Une devise ?
En avant !
Un paysage ?
Mes montagnes, le Jura c'est là où j'ai mes racines.
Un blason ?
Je ne sais pas trop mais, pour la blague, il y aurait certainement du matériel de laboratoire. Un erlenmeyer ?
Plus d'information
Page personnelle de Johnny Gasperi
"Océans de plastiques", émission de France Culture à laquelle a participé le chercheur en 2016





